Yonne Lautre

"Troisième choc pétrolier ou crise énergétique ?" par Jean-Christophe Berrucas

Groupe Recherche Energie 89
samedi 22 avril 2006 par Berrucas J-C

Troisième choc pétrolier ou crise énergétique ?

Dégrèvement fiscal pour les uns, aides exceptionnelles pour d’autres, lancement avec de grands moulinets du développement des « biocarburants », j’en passe et des meilleurs...

Comme toujours, on agit dans l’urgence, sans rechercher ni les enjeux, ni les causes ou conséquences de telle ou telle situation. En l’occurrence, le prix de l’essence. Il fallait bien qu’un jour, le coût de l’énergie que l’on se refuse à intégrer à sa vraie valeur depuis plusieurs décennies nous soit opposée de façon durable.

Pour quelle raison, ce jour serait-il venu et pour quelles raisons, l’idéologie néo-libérale ne peut sur ce sujet comme sur tant d’autres que conduire à l’aveuglement, et à la politique du pire, celle du laisser faire.

Je vais essayer d’en expliquer le mécanisme dans le texte suivant qui se veut uniquement une synthèse de documents publiés (voir bibliographie) et du travail de réflexion mené à Auxerre par un groupe rassemblant adhérents et non adhérents d’Attac 89.

Il y a 30 ans, juste avant le premier choc pétrolier, un certain nombre d’experts nous avaient prédit que la croissance économique de l’époque conduisait à un épuisement du pétrole avant l’an 2000 ; ce message a été régulièrement porté par le mouvement écologiste.

Force est de reconnaître que ce message n’a pas été compris, puisque aujourd’hui il est courant d’entendre au café du commerce, et la presse s’en fait souvent l’écho, qu’il n’y a encore aucun risque d’approvisionnement en pétrole avant de nombreuses années. Juste quelques difficultés passagères et tout devrait rentrer dans l’ordre.

De nombreux économistes, gourous de l’idéologie libérale, soutiennent le plus sérieusement du monde que le problème du prix du baril est conjoncturel et qu’il y a encore du pétrole pour 40 ans. Pourquoi, ce qui fut une erreur d’interprétation (ou une manipulation médiatique) dans les années 1970, l’annonce d’un approvisionnement continu en pétrole pour encore 40 ans est aujourd’hui un leurre ou plutôt une façon détournée de traiter du problème énergétique qui nous attend.

Pour cela, il nous faut nous arrêter sur quatre notions importantes :

le critère de mesure de cette durée

la définition des données scientifiques

la « brutalité » des chiffres

le discours des libéraux sur la notion de marché et de progrès technique

1)Le critère de mesure

Lorsque l’on affirme qu’il nous reste 30 ou 40 ans de pétrole, on fait appel à un ratio « R/P » qui mesure la quantité des réserves divisée par la production annuelle.

Constatons tout d’abord que cette valeur est une mesure à l’instant t qui ne tient compte ni d’une augmentation de la demande dans le futur ni d’une diminution de la production.

Pour appréhender cette réalité, il faut introduire la notion de déplétion : taux défini comme la production annuelle en pourcentage de la production restante à la fin de l’année précédente.

Cette valeur suit une courbe de Gauss (ou courbe en cloche) et lorsque la moitié d’un gisement a été exploitée, la production décroît régulièrement.

Pourquoi cette affirmation : l’exploitation d’un gisement nécessite l’utilisation de nombreuses techniques de pompage, ce qui signifie qu’un puits de pétrole ne se comporte pas comme un réservoir rempli de liquide qui s’écoulerait par gravitation jusqu’à la dernière goutte.

Pour faire simple, la première partie de la courbe correspond aux cavités du gisement facile à extraire et à découvrir, alors que la seconde partie correspond aux zones plus difficiles à pomper. Le maximum correspond sensiblement à l’exploitation de la moitié du gisement.

En somme, pour comprendre le phénomène de déplétion, il faut oublier la taille du réservoir (la quantité des réserves) et penser au débit du robinet en sortie du réservoir (débit résultant des difficultés techniques et intégrant donc les problèmes de production).

Ce ratio réserves/production fait abstraction du débit de production et occulte donc d’une part le passage au pic de production et d’autre part la demande mondiale en consommation. Autrement dit, plus le pétrole sera difficile à extraire, plus le débit de production sera en décroissance sans pour autant épuiser totalement les réserves ; ce superbe ratio pourra s’afficher encore positivement dans de nombreuses années.

Ainsi dans 40 ans, nous trouverons sûrement encore des économistes pour nous affirmer qu’il reste encore du pétrole pour 30 ans ! Et ils auront raison ! Par ailleurs, n’oublions pas de remarquer qu’une croissance annuelle de 2 % de la consommation mondiale de pétrole fait chuter mathématiquement le ratio de 10 ans (30 ou lieu de 40 ans).

Le problème n’est donc pas la quantité de pétrole restante, mais la quantité de pétrole produit journellement et donc disponible sur le marché. Le prix de celui-ci dépend bien entendu de l’offre (exploitation et production) et de la demande (consommation). La date du pic de production et donc le phénomène de déplétion sont donc bien des paramètres déterminants dans la valeur marchande du pétrole.

2)Les différentes données

Il convient également de s’arrêter sur la notion de réserves, car le flou est souvent entretenu entre les notions de ressources et réserves.

La ressource recouvre l’ensemble du pétrole présent dans le sous-sol tandis que les réserves ne représentent que le volume qu’il sera possible d’extraire dans des conditions économiques et techniques viables.

Cette notion de réserves (déterminante pour représenter la production) dépend de plusieurs paramètres : découvertes réalisées, capacité et coût d’extraction, et influe directement sur le cours du baril de pétrole.

C’est pourquoi, ont été introduites les notions de réserves prouvées, probables ou possibles qui ne dépendent que du pourcentage estimé (90, 50 et 10 % de chances d’extraction par rapport à tel puits).

Le pétrole répondant à un marché mondial, dominé lors de sa découverte par les américains, il leur fut nécessaire d’en maîtriser le prix de vente. D’où l’imposition des normes comptables américaines qui ne prennent en compte que les réserves prouvées. Cette norme, apparemment prudente, qui évite des spéculations sur des réserves surévaluées induit depuis les années 1970 une appréciation erronée des réserves : l’estimation initiale ayant été trop basse, les compagnies pétrolières peuvent démontrer en toute transparence apparente que les réserves continuent d’augmenter, en arguant de nouvelles découvertes ou de progrès technologiques.

Et c’est ainsi que depuis les années 1970, malgré une augmentation en hausse continue, celles-ci affirment tranquillement que le ratio est toujours le même !

Par ailleurs, il importe également de s’arrêter sur un autre phénomène étonnant : au cours des années 1985/1995, sans aucune découverte majeure, les réserves des pays de l’OPEP ont subitement explosées.

Par quel mystère ? Suite au contrechoc pétrolier du milieu des années 1980 (baril à - de 10 $), l’OPEP a volontairement limité sa production pour maintenir un prix soutenu par la mise au point de quotas de production par pays basés sur les réserves déclarées de chacun. Devant les besoins croissants de liquidités pour chaque pays producteur, la seule façon d’augmenter sa production en respectant les quotas (pour ne pas effrayer le marché) a donc été de mentir sur l’état de ses réserves.

L’ensemble des dirigeants des compagnies pétrolières et l’ensemble des gouvernements occidentaux (du moins les plus compétents) sont au courant de cette pratique et bien entendu la taisent.

Dernière façon de maquiller l’état des réserves, maintenir une certaine confusion entre pétrole conventionnel et pétrole non conventionnel.

Le pétrole non conventionnel regroupe les huiles extra lourdes, les sables asphaltites et les schistes bitumineux, dont on nous affirme que les réserves sont gigantesques comparées à la consommation actuelle de pétrole. Le coût financier et énergétique d’extraction et de transformation de ces matières est généralement passé sous silence pour ne pas remettre en cause l’argumentaire.

Le Canada qui possède des réserves considérables de sables bitumineux est parfois présenté comme le nouvel Eldorado du pétrole, voire comme le Moyen-Orient du 21ème siècle. La technique de forage est là, nous dit-on ; il suffit d’injecter de la vapeur d’eau dans le sous sol du Nord Canada !

Autrement dit, il faut tellement d’énergie que certains en sont à imaginer la construction de réacteurs nucléaires à proximité dont le but unique serait de fournir l’énergie à l’extraction du pétrole !

Qui peut nous expliquer rationnellement que dépenser l’équivalent de plusieurs barils de pétrole pour extraire la valeur d’un seul reste intéressant ? Même avec un baril à 500 $, j’ai personnellement un peu de mal à comprendre cette logique.

Une fois relevé ces différentes contradictions sur l’état des réserves, reste à faire le point sur les ressources en pétrole non encore identifiées, à savoir les nouvelles découvertes de puits. Il est vrai que chaque année de nouveaux gisements sont découverts et mis en exploitation.

N’oublions pas que le pétrole est soumis à un marché mondial, que les compagnies pétrolières sont toutes cotées en bourse et que leur valeur dépend en grande partie de leur communication. Dans ces conditions, chaque découverte aussi mineure soit-elle a intérêt à être surestimée (bon pour l’action de la compagnie prospectrice) alors que chaque découverte importante doit au contraire être minorée (pour être régulièrement réévaluée, il faut démontrer le développement de progrès technique d’extraction et valoriser ainsi l’action boursière de la compagnie).

Ce préambule étant posé, faisons le point sur les principales découvertes de gisement en pétrole depuis les années 1980.

Cette année là correspond en fait aux dernières découvertes significatives, qui concernent des champs géants (plus de 2 milliards de barils), les seuls qui peuvent influer sur la date du pic de production. Rappelons que les plus importantes découvertes ont été faites au Moyen-Orient (2/3 des réserves mondiales) et datent de plus de 55 ans pour l’Arabie Saoudite, plus de 48 ans pour l’Irak, plus de 45 ans pour l’Iran et plus de 50 ans pour le Koweït. Les années 1980 correspondent également à un basculement où le total des découvertes est devenu nettement moins important que la consommation annuelle.

Ainsi, en 2000, pour un baril découvert, notre consommation était de 2 barils (et en 1996, point bas de la dernière décennie, un baril découvert pour quatre consommés).

Les champs géants n’ont fait l’objet d’aucune découverte depuis 1980 et les grands champs (entre 500 millions et 2 milliards) d’aucune découverte majeure depuis 1990. Restent donc les champs moyens et les petits champs qui continuent effectivement de croître, mais qui à eux seuls sont loin d’absorber la croissance de la consommation actuelle.

Pour donner quelques ordres de grandeur, à ce jour, plus de 41000 champs pétroliers ont été découverts dans le monde dont 31385 aux Etats-Unis et 537 au Moyen Orient. Notons également que les 1331 champs pétroliers les plus grands correspondent à 3 % de la totalité des champs mais contiennent 94 % du pétrole total.

C’est dire l’importance du critère de découverte des derniers grands champs. C’est en particulier en s’appuyant sur ces données non discutables qu’il est possible de situer le pic de production (à quelques années près).

En effet, d’après le modèle de Hubbert, qui n’est pratiquement plus remis en cause par les experts sérieux, le pic de production intervient à peu de choses près 35 ans après le pic des découvertes.

Il est tout à fait louable de contester la date du pic de production ; contester son existence ou la remettre à plusieurs dizaines d’années paraît en revanche parfaitement irresponsable.

A ce point de notre analyse, il me semble nécessaire de faire état de quelques valeurs relatives à cette ressource.

3)La « brutalité » des chiffres

Commençons par des données non contestables : réserves déjà épuisées et consommation annuelles.

Fin 2004, les quantités de pétrole consommées se sont élevées à 940 milliards de barils depuis l’origine des temps (en fait sur un peu plus d’un siècle).

Fin 2000, la consommation mondiale était de 27 milliards de barils soit 74 millions de barils / jour (Mb/j). En 2004, celle-ci aurait été de l’ordre de 81.4 Mb/j soit 29.7 milliards de barils pour l’année. Nous constatons qu’à ce rythme, ce qui a été consommé depuis 1859, date du 1er puit exploité, le serait en 31 ans !

Nous observons également que le champ géant de Ghawar, le plus grand gisement du monde avec125 milliards de barils, découvert en 1948, et qui représente tout de même 56 % de la production de l’Arabie Saoudite ne peut fournir que 4.5 Mb/j.

La moyenne des découvertes était de 50 milliards de barils par an dans les années 1960 pour 10 milliards de barils par an depuis le début des années 1990.

Pour ce qui concerne les réserves restantes, de multiples données fournissent les résultats suivants : les réserves ultimes (production cumulée jusqu’à la fin de la production de pétrole) varient de 1700 milliards à 2200 milliards de barils pour le pétrole conventionnel et environ 750 milliards de barils pour le pétrole non conventionnel.

De nombreux experts « chipotent » sur ces données, mais constatons que l’addition de 50 milliards de barils aux réserves ultimes ne fait reculer le pic de production que d’un an ! Une différence de 45 % en production cumulative ultime ne retarde le pic de la production globale que de 10 ans environ, ce qui paraît bien négligeable lorsqu’on prend un peu de recul dans l’analyse.

Par ailleurs, les réserves déclarées (soit par les compagnies pétrolières, soit par les pays producteurs) s’élèvent à environ 1200 milliards de barils. En ajoutant cette valeur aux 940 déjà consommés, nous retrouvons la fourchette énoncée ci-dessus. Sans compter que de plusieurs spécialistes estiment à 320 milliards de barils les quantités douteuses déclarées par l’OPEP en réserve surestimée (voir ci avant explication de cette distorsion).

Si nous prenons une valeur moyenne de 2000 milliards de barils de réserves ultimes, constatons que nous étions fin 2004 très proches de la consommation de la moitié de ces réserves. Donc, pour continuer à proférer que le pétrole sera encore abondant pour de nombreuses années, il faut soit ignorer la quantité des réserves restantes, et donc ignorer que 90 % de la planète a été exploré, soit décréter que le pic de production est basé sur un modèle mathématique sans fondement.

Le problème est que les grands pays suivants ont bel et bien passé un pic de production et constatent tous les ans une baisse régulière de leur production, quels que soient les investissements réalisés.

Ainsi, les Etats-Unis ont passé leur pic en 1971 soit 40 ans après les grandes découvertes des années 1930, l’ancienne URSS en 1987, l’Europe du Nord en 2000 (en 2004, la Grande-Bretagne est redevenu pays importateur de pétrole) soit 30 ans après les découvertes de la mer du Nord, le Danemark, la Malaisie, Brunei, la Chine, le Mexique et l’Inde atteignent actuellement leur maximum.
Reste principalement les pays de l’OPEP dont les principales découvertes ont maintenant 50 ans.

Remarquons au passage, que plus l’offre sera limitée à quelques pays, plus la pression géopolitique et militaire sur ces pays sera forte.

Et ne nous lassons pas de rappeler que la question essentielle n’est pas la quantité de pétrole restant à consommer, mais plutôt de faire comprendre que la fin de l’ère du pétrole bon marché est très proche.

Tant que la production était en phase croissante, les besoins croissants de consommation de pétrole étaient assurés, ce qui a permis de maintenir le prix du baril à un niveau très bas. Après avoir évoquer le risque important dans les prochaines années de stagnation puis de décroissance de la production, intéressons-nous à l’évolution de la consommation.

En 20 ans de 1984 à 2004, celle-ci est passée de 21 milliards de barils à 29.7 milliards de barils soit une progression continue de 2 %/an. A elle seule, la Chine a multiplié par 11 sa consommation en 38 ans. Compte tenu de la croissance actuelle de son économie, essentiellement primaire et secondaire, ses besoins vont continuer de croître très fortement.

En extrapolant cette croissance de la consommation, dans 10 ans, nos besoins annuels pourraient être de 36 milliards de barils soit le double de la consommation annuelle lors du 1er choc pétrolier.

Pour ceux qui se souviennent du choc des populations occidentales se rendant compte en 1973 leur dépendance au pétrole, ce petit rappel permet de mieux mesurer, je pense, l’impact mondial de n’importe quel vol de papillon au-dessus de chaque puit en exploitation !

La répartition de la consommation a, parallèlement fortement évolué : en 30 ans le secteur des transports a doublé sa consommation, atteignant aujourd’hui 52 % du total, alors que celle des industries a stagné et se maintient à 16 %. Autres dépenses : résidentiel et tertiaire, 9 %, agriculture 3 % et pétrole destiné à la production d’énergie 15 %.

4)Le discours sur l’évolution de la production

Que nous disent les économistes de la pensée libérale par l’intermédiaire des médias au sujet de la production du pétrole ?

Le discours majoritaire est que d’une part le pétrole s’échange dans un marché mondial et non régional (non contestable) et que d’autre part, le pétrole répond au marché de l’offre et de la demande. En d’autres termes, il suffit que les prix montent pour que la consommation baisse, et la demande baissant, les possibilités d’offre redeviendront abondantes.

Bref, oublions les données géologiques, occultons le phénomène de déplétion, l’état des découvertes par rapport à la consommation et expliquons que tout se résume à une affaire de technique et d’investissement.

Il est vrai que reconnaître la fin du pétrole peu cher et à terme le risque d’une nouvelle révolution énergétique nécessite sans doute de s’interroger sur le modèle de production, de consommation et d’échanges actuelles et de remettre en cause l’idéologie libérale dominante.

Face à cette situation, deux stratégies sont aujourd’hui adoptées :

celle du gouvernement américain : le phénomène de déplétion est parfaitement intégré dans sa réflexion stratégique depuis déjà quelques années et puisque la ressource va se raréfier, pour maintenir le « modèle de croissance et de consommation américaine », autant accaparer pour soi la ressource.

Celle de nombreux gouvernements dont en particulier le gouvernement français : ayons foi en l’économie de marché, nous connaîtrons à nouveau des crises pétrolières, que nous surmonterons car nous avons du pétrole pour encore 40 ans. D’ici là, le pétrole vert de la France (les biocarburants) et le nucléaire nous permettent de maintenir notre croissance et notre indépendance énergétique. Bref, une vraie politique de l’autruche.

Ainsi, bon nombre d’économistes expliquent que le marché étant « créateur de richesses », il suffit d’augmenter les investissements et d’améliorer les techniques d’extraction pour augmenter la production.

Sur l’augmentation des investissements, deux types d’investissements possibles pour répondre à la demande : l’exploration de zones difficiles (eaux profondes, pôles) et les capacités de raffinage. L’exploration en eaux profondes ou aux pôles est-elle susceptible de modifier la donne ?

Il suffit de ramener la consommation annuelle aux possibilités de production pour se rendre compte que le problème n’est déplacé que de quelques petites années pour un prix économique important et en négligeant le désastre écologique en résultant.

Quant aux capacités de raffinage, il est exact que depuis une quinzaine d’années, les compagnies ont plutôt consacré leur effort d’investissement soit à se racheter entre elles soit à racheter leurs propres actions boursières pour les valoriser artificiellement. Ainsi sont les délices du libéralisme !

Ceci étant, l’augmentation de la capacité de raffinage ne permet en rien de régler le problème de la ressource.

Reste la technologie. Les libéraux et les marxistes (tiens, tiens !) démontrent depuis toujours que la technologie est source de progrès. En la matière, la technologie devrait permettre d’améliorer les rendements d’extraction d’un puits et par voie de conséquence d’augmenter la production.

Aujourd’hui, le taux de récupération par puits en en moyenne de 35 %, avec des variations très importantes d’un puits à un autre (de 5 % pour un puits très fracturé jusqu’à 80 % pour certains puits du Moyen-Orient). Toutes les techniques d’exploration et d’extraction sont aujourd’hui bien maîtrisées et sont utilisées. Certaines (extraction sous injection) nécessite des investissements importants (financiers et énergétiques) qui influent sur le prix d’exploitation du pétrole.

La plupart des scientifiques considèrent que nous atteignons une limite et que toute technologie, la plus sophistiquée soit-elle, ne pourra modifier la géologie des réservoirs. Il est constaté par ailleurs que l’augmentation du taux de récupération ne joue en fait que sur la vitesse d’extraction : plus le taux est élevé, plus le déclin et le taux de déplétion est rapide.

5)Conclusion

Tout indique donc que nous ne sommes pas à l’aube d’une nouvelle crise pétrolière identique aux deux chocs de 1973 et 1980, déclenchés par des crises politiques ou géostratégiques, mais plutôt aux premiers soubresauts d’une véritable révolution énergétique.

La croissance de la consommation évolue depuis plusieurs années sur un rythme de 2 %/an et celle-ci pourrait bien se maintenir à ce niveau pendant encore quelque temps : croissance des pays émergents d’une part, volonté de la Chine et de l’Inde d’autre part de se créer à l’instar des pays occidentaux des réserves dites stratégiques (établies à 90 jours de consommation).

Cette consommation étant de plus en plus proche des capacités de production, l’augmentation irrésistible du prix du baril se fait déjà sentir. Même si ce phénomène est amplifié par des opérations de spéculations boursières, la tendance à la hausse semble certainement durable.

Par ailleurs, plus nous approcherons du pic de production, correspondant grosso modo à la consommation de 50 % des réserves ultimes, et nous avons vu que cette date n’est plus forcément très éloignée, plus la tension sera forte sur le prix du baril. A fortiori, lorsque le pic sera passé, la production aura une tendance baissière de l’ordre de 3 %/an.

Certains pays producteurs souhaiteront limiter leur volume de production, pour garder leurs précieux biens. D’autres pays producteurs préféreront imposer leur règle du jeu sur le plan monétaire : la remise en cause du dollar comme monnaie d’échange international par l’Irak et l’Iran au profit d’une autre monnaie (notamment l’Euro) éclaire assez bien la réaction de la politique américaine depuis 2 ans ! Dans ces conditions de nombreuses tensions tant économiques que géopolitiques sont à craindre.

Chaque crise énergétique s’est traduite par une mutation. A la fin du Moyen Age, la surexploitation de la forêt et la crise forestière ont rendu compétitive une énergie à l’époque alternative : le charbon, accompagnée d’une nouvelle appropriation des filières techniques et du mode de contrôle des forces de production. La maîtrise de cette nouvelle énergie créa en Angleterre une nouvelle dynamique qui déboucha sur la révolution industrielle.

Quel que soit notre regard sur les conséquences de cette révolution, elle eût lieu et elle est née d’une crise énergétique. La mobilité induite par la mondialisation est, nous l’avons vu au § 3, dévoreuse d’énergie.

Le rythme de la déplétion sera certainement trop rapide et la technologie ne permettra sûrement pas de régler la question sans une remise en cause radicale des règles du jeu libéral.

En effet, une nouvelle fois, nous allons être confrontés à un problème de partage et nous sommes bien placés pour savoir que les économistes de la pensée unique risquent de ne proposer que des solutions de fuite en avant. Saurons nous gérer humainement cette révolution énergétique ?

6)Bibliographie

La vie après le pétrole - de la pénurie aux énergies nouvelles : de Jean-Luc Wingert, préface de Jean Laherrère aux éditions Autrement

Vers un déclin de la production pétrolière par Jean Laherrère - 11 octobre 2000

Qu’est-ce qu’une réserve de pétrole ? par Jean-Marc Jancovici - janvier 2005-10-18

La fin imminente du pétrole bon marché par Yves Cochet - 15 août 2004

Rapport sur le pétrole par Marc Kaelin et Jan-Marc Lehky - école polytechnique de Lausanne

Mais aussi plusieurs sites très riches d’information :

http://oleocene.org le site de l’ASPO en français ( http://www.peakoil.net/)

http://www.negawatt.org

http://www.oilcrisis.com/laherrere

http://wolf.readinglitho.co.uk/francais

http://www.generationsfutures.net

http://quanthomme.free.fr

http://www.wolfatthedoor.org.uk/francais


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